" Le patrimoine traditionnel " par NIKOS A. SALINGAROS
Le patrimoine traditionnel :
Certaines traditions sont anachroniques et mal guidées, mais, en général, les traditions sont d’une importance capitale en tant que capital de manières de vivre, de penser et de résoudre des problèmes humains récurrents ; c’est face à la tradition que sont examinées toutes les nouvelles propositions. Une solution nouvelle peut à un moment remplacer une solution traditionnelle, mais elle doit réussir à s’intégrer dans le reste de la connaissance traditionnelle. Dans le cas des modèles sociaux, de l’architecture et de l’urbanisme, les nouvelles solutions sont utiles si elles se connectent aux modèles traditionnels, sociaux, architecturaux et urbains. Récemment, Edward Wilson a introduit la notion de « consilience » : « l’emboîtement des explications causales à travers les disciplines. » (Wilson, 1998a). La consilience affirme que toutes les explications dans la nature sont connectées ; aucun phénomène n’est totalement isolé. Wilson se focalise sur les parties incomplètes de la connaissance : l’ample domaine qui sépare les sciences des lettres. S’il est ravi de voir ce fossé comblé petit à petit par les biologistes de l’évolution, les neuroscientifiques cognitifs et les chercheurs en intelligence artificielle, il est en même temps inquiet de certains lettrés qui sont en train de faire disparaître des pans entiers du corps de la connaissance existante. Les philosophes déconstructivistes en font partie. Pour Wilson, tous leurs efforts sont caractérisés par l’ignorance. A propos du travail de Derrida, il écrit : « C’est… l’opposé de la science, restituée en fragments, avec l’incohérence d’un rêve, à la fois banal et fantastique. Il ignore les sciences de l’intelligence et du langage, développées ailleurs dans le monde civilisé. Ses déclarations sont plus proches de celles d’un guérisseur ignorant l’emplacement du pancréas. » (Wilson, 1998b ; p. 41). Malheureusement, la plupart des lettrés souscrivent aujourd’hui aux systèmes de croyance qui lèsent le réseau du savoir consilient. Le but de la déconstruction, bien que jamais ouvertement exprimé, est d’effacer les institutions du savoir. Les mots de Derrida sont à ce propos suffisamment alarmants : « La déconstruction franchit certaines structures sociales et politiques, rencontrant résistance et déplaçant les institutions comme elle le fait… effectivement, il faut déplacer les structures, dirais-je, « solides », non seulement dans le sens des structures des matériaux, mais « solides » dans le sens des structures culturelles, pédagogiques, politiques et économiques. » (Norris, 1989 ; p. 8). Beaucoup de personnes sont séduites par la nouveauté, sans considération pour ses éventuelles conséquences. En retour, ces envies sont souvent instrumentalisées par des individus peu scrupuleux. Tout ce qui est nouveau n’est pas nécessairement bon. Le cas de ce nouveau virus, développé artificiellement et lâché dans le monde, en est un bon exemple. En raison de l’immense pouvoir destructif que détient à présent l’humanité, il est impératif d’en comprendre les conséquences éventuelles. Dans un canular hilarant, Alan Sokal a écrit une critique déconstructiviste absurde de célèbres déclarations scientifiques, un pastiche d’article soumis à la publication d’un journal universitaire déconstructiviste prétentieux (Sokal, 1996). Aucun des rédacteurs de ce journal n’a mis en doute l’authenticité de l’article, qui a ainsi été jugé digne d’être publié. La supercherie de Sokal lui semblait si grossière, qu’il était certain d’être découvert ; à sa surprise il ne le fut pas. Plus tard, Sokal et Jean Bricmont (1998) ont mis en évidence l’absurdité de la critique déconstructiviste en montrant que beaucoup de textes déconstructivistes fort respectés sont basés sur des références scientifiques dénuées de tout sens. C’est la dénonciation la plus célèbre de ces absurdes écrits ; et il y en a bien d’autres (Huth, 1998). Pour discréditer les textes déconstructivistes, Andrew Bulhak a codifié leur style littéraire en un programme informatique nommé « Générateur de Postmodernisme » (1996). Le logiciel parvient avec succès à générer des textes absurdes, indiscernables de ceux écrits par des philosophes déconstructivistes vénérés. En laissant de côté la question du contenu, une discipline n’est valide que si elle repose sur un édifice intellectuel solide. Une discipline cohérente se caractérise par sa complexité hiérarchique, dans laquelle les idées et les résultats corrélés définissent une structure interne unique. Tel un billet de banque valide, cette structure est extrêmement difficile à contrefaire. Ce n’est pourtant pas le cas avec la déconstruction. Ainsi par exemple, un faux article de mécanique statistique, employant tous les mots et symboles
mathématiques appropriés dans un charabia sans signification, mais qui sonnerait bien, serait instantanément détecté, alors qu’un faux article déconstructiviste passe comme une lettre à la poste. Dans un journal professionnel, c’est pourtant la fonction du comité de lecture de vérifier chaque étape de l’argumentation d’un article scientifique soumis à la publication. La survie même d’une discipline dépend d’un système de vérification qui identifie et exclut les fausses contributions. Par contraste, la survie de la déconstruction — où il n’y a rien à vérifier — dépend de la propagation d’un maximum de textes et de bâtiments déconstruits. Un texte déconstructiviste bien fabriqué peut avoir un sens, mais pas selon un mode logique. C’est un morceau de poésie qui trompe la capacité humaine à reconnaître les formes en employant un jargon pseudo-technique et aléatoire. Comme le fait remarquer Roger Scruton : « La déconstruction… devrait être comprise sur le modèle de l’incantation magique. Les incantations ne sont pas des arguments, elles évitent les idées abouties et les phrases finies. Elles dépendent de termes clés dont l’effet provient de leur répétition, et de leur apparition sous forme de longues listes de syllabes cryptées. Leur objectif n’est pas de décrire ce qui est là, mais d’évoquer ce qui n’est pas là… Les incantations ne fonctionnent que si les mots et phrases clés acquièrent une pénombre mystique. » (Scruton, 2000 ; pp. 141-142). Employer des mots pour leur effet émotionnel est une technique commune de l’endoctrinement d’un culte. Cette pratique renforce son message. Que ce soit dans les psalmodies, celles qui ont peu de sens mais qui sont capables d’élever les émotions des adeptes jusqu’à la transe profonde, ou que ce soit dans les discours des démagogues politiques qui suscitent une allégeance violente et passionnée, la manipulation émotionnelle est le message. Même après la dénonciation du caractère frauduleux des philosophies déconstructivistes, celles-ci continuent à être prises au sérieux. Les livres déconstructivistes sont disponibles dans toutes les librairies universitaires, pendant que de respectables universitaires rédigent de longs commentaires critiques supportant la soi-disant autorité de ces livres. En leur offrant la caution de l’université, ils contribuent à l’impression soigneusement maintenue que ces livres constituent un corps de travail valide. Les adeptes de la déconstruction appliquent les techniques classiques des cultes pour s’emparer des positions académiques ; infiltrer la littérature ; reclasser les concurrents ; établir une base de pouvoir en employant la propagande et en manipulant les médias, etc. Ils utilisent l’endoctrinement pour recruter des adeptes, souvent parmi les rebelles étudiants en lettres. Comme le dit David Lehman : « Une théologie antithéologique, [la déconstruction]… s’enveloppe de mystères cabalistiques et de rituels aussi élaborés que ceux d’une cérémonie religieuse… elle est déterminée à montrer que les idéaux et les valeurs par lesquels nous vivons ne sont pas naturels et inévitables, mais sont des constructions artificielles, des choix arbitraires qui ne devraient pas avoir le pouvoir de nous contrôler. Cependant, tel un substitut à la religion, la déconstruction emploie un vocabulaire obscur, apparemment conçu pour garder les laïques dans un état de mystification permanente. Antidogmatique de façon putative, elle est devenue un dogme. Fondée sur un scepticisme et une incrédulité extrêmes, elle attire les vrais croyants et exige leur soumission totale. »
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