Le mouvement pittoresque
Le mouvement pittoresque n'est pas un style d'architecture à proprement parler mais plutôt une théorie de l'esthétique née de l'amour des Anglais pour les paysages naturels qui s'est exprimée au cours des dernières années du XVIIIe siècle dans une nouvelle conception de l'aménagement paysager. Le mouvement pittoresque, engendré par un petit groupe d'écrivains anglais, théoriciens du Beau, et notamment Sir Uvedale Price, Sir Richard Payne Knight et un architecte paysagiste, Humphry Repton, cherchait à rapprocher l'aménagement paysager de la nature en recréant et en préservant les qualités visuelles qui lui sont propres: l'asymétrie, la diversité et la complexité des formes, des couleurs et des matériaux ainsi que leurs jeux de lumière et d'ombre. Ce n'est qu'en respectant ces valeurs que l'artiste paysagiste pouvait créer des aménagements paysagers riants et harmonieux. Il était généralement admis que les grands peintres paysagistes du XVIIe siècle, comme Claude Lorrain et Salvatore Rosa, avaient été les premiers à sentir et à saisir sur la toile ces qualités. Il s'ensuivait donc que l'art des jardins devait s'inspirer de la peinture paysagiste. On considérait qu'en se mettant comme les peintres à l'écoute de la nature et en maîtrisant les techniques picturales de la composition, les jeux de lumière et d'ombre, l'harmonie des couleurs et l'unité de ton, l'architecte paysagiste apprendrait à tirer parti de la beauté pittoresque de la nature, sans la défigurer. Le mouvement pittoresque qui s'intéressait en premier lieu à l'art des jardins n'en a pas moins exercé une profonde influence sur l'architecture au cours du XIXe siècle. Dans le jardin pittoresque, l'architecture était considérée comme une partie importante mais secondaire de la composition qui devait se fondre harmonieusement et discrètement, tant du point de vue visuel que de la sensibilité, au caractère de l'environnement naturel. La théorie pittoresque abordait essentiellement l'aménagement paysager dans une optique visant à satisfaire l'œil et la sensibilité plutôt que l'intelligence. Les normes abstraites rigoureusement géométriques de l'architecture classique font place au respect de la nature et à la création d'effets visuels intéressants. C'est par ailleurs un mouvement qui permet d'adopter une conception éclectique du style car on peut choisir n'importe quel genre ou type de bâtiment, pourvu qu'il respecte l'âme ou la tonalité du paysage. Aussi vit-on s'élever dans les jardins pittoresques des bâtiments de style exotique, chinois ou hindou, mais l'on pouvait rester dans les styles habituels, gothiques ou classiques, ou même préférer construire d'humbles demeures comme les cottages traditionnels anglais, les villas à l'italienne ou les chalets suisses qui auraient été considérés auparavant comme indignes de faire partie d'un projet d'architecture de quelque envergure. Le Pittoresque influença en Grande-Bretagne tous les aspects de l'architecture. Il visait à faire naître des impressions visuelles originales par la technique des ombres chinoises, l'utilisation de profils et de matériaux variés ainsi que par les jeux de lumière et d'ombre qui en découlaient, mais l'esthétique pittoresque s'adressait avant tout à l'architecture de la petite maison bâtie dans un décor rural ou à la périphérie des villes. À la différence des constructions urbaines s'élevant dans un milieu complètement créé par l'homme, ou des vastes demeures qui avaient tendance à écraser leur environnement, les petites maisons semblaient se fondre avec le cadre paysager. L'application des principes pittoresques à l'architecture résidentielle fit naître un nouveau style et une nouvelle catégorie de bâtiments: les villas et cottages pittoresques. L'esthétique pittoresque tint une place importante dans l'architecture de tout le XIXe siècle mais la façon dont les architectes exprimèrent les valeurs de cette esthétique changea considérablement au cours du siècle. Notre étude s`intéresse essentiellement au premier courant du mouvement pitttoresque en architecture, soit de 1790 environ à 1825, c’est-à-dire à la fin du règne de George III, au période Régence. (La Régence correspond précisément à la période de 1811 à 1820 où le futur George IV dirigea le royaume en qualité de régent. Cette génération d’architectes avait sa vision particulière de ce que constituent les effets pittoresques en matière d’architecture. Ils acceptaient les valeurs pittoresques qui prônaient l’asymétrie, la diversité, la lumière et l`ombre mais ce qualités se s`exprimaient pas uniquement les lignes architecturales. Les architectes de la fin de l'époque "géorgienne" du Pittoresque, comme nous le verrons, s'attachaient principalement à l'impression générale ou à l'atmosphère créée par la composition qui intégrait paysage et architecture. Les bâtiments eux-mêmes, que leur plan et leurs lignes soient asymétriques ou symétriques, sont caractérisés par la simplicité de la forme, la délicatesse du détail et la subtilité des couleurs qui créent une architecture qui se fond harmonieusement avec le décor. Les débuts de l'architecture pittoresque sont marqués par l'éclectisme des détails mais le mouvement n'en est pas moins une création originale. En empruntant ici et là quelques éléments bien précis ou par l'impression générale qu'il crée, l'architecte suggère au spectateur le style voulu mais ces éléments sont librement adaptés aux réalisations inspirées par les idées de l'architecture résidentielle du XIXe siècle et le sens inné de l'effet pittoresque. Les valeurs et la conception de l'architecture du mouvement pittoresque — le plaisir de jouir des paysages de la Nature, l'éclectisme des styles et le goût pour l'asymétrie et la diversité — exercèrent une grande influence sur l'architecture pendant tout le XIXe siècle. Dans les années 1830, cependant, ces valeurs furent modifiées par de nouveaux courants architecturaux contradictoires auxquels elles s'intégrèrent. Alors que les premiers architectes du mouvement pittoresque faisaient une adaptation libre de leurs divers modèles architecturaux, les architectes de l'époque victorienne abordèrent la question du style avec plus de gravité et une attitude plus conventionnelle. Les architectes du néo-gothique d'après 1830, comme Augustus Welby Pugin, par exemple, prônèrent une plus grande fidélité historique au modèle original et désavouèrent les adaptations précédentes de l'architecture gothique, qui constituaient à leurs yeux une déviation frivole par rapport à l'intégrité et au style de l'architecture médiévale. Ils considéraient également que le style gothique était supérieur aux autres, opinion qui les situait aux antipodes du courant d'idées de la fin de l'époque géorgienne voulant que tous les styles soient équivalents. Bien qu'au milieu et à la fin du XIXe siècle l'on remît à la mode, en architecture, le goût de la dissymétrie et de la diversité pour leurs qualités intrinsèques, ce goût s'exprima en général dans un style outré caractérisé par une profusion d'ornements, des lignes brisées ainsi que par des surfaces polychromes aux riches textures. Ces ouvrages clinquants aux parures extravagantes contrastent violemment avec la subtilité des effets architecturaux que l'on trouve dans l'architecture pittoresque du début. Dès la fin du XVIIIe siècle, on trouve trace au Canada des éléments du goût pittoresque qui exerça une influence de plus en plus vive de 1810 à 1830. Les compositions les plus avant-gardistes du goût pittoresque appartiennent néanmoins aux années 1830 et 1840. Cette évolution était due en grande partie à l'arrivée d'un certain nombre d'architectes britanniques qui avaient épousé les idées pittoresques en matière d'aménagement paysager et d'architecture et furent en mesure de fournir à leurs clients des plans de résidence inspirés des modèles anglais à la mode. Comme c'était le cas en Grande-Bretagne, cette période vit l'introduction de toute une gamme de nouveaux genres et styles dans le répertoire de notre architecture résidentielle. Les cottages de Kirk Ella, par exemple, à véranda et sans étage, que l'on trouve à Sillery au Québec, ou Colborne Lodge à Toronto, la majestueuse villa classique de Sumnnerhill à Kingston, la demeure de style féodal Holland House à Toronto ou la villa à l'italienne de Bellevue à Kingston, toutes ces demeures illustrent à divers degrés le courant pittoresque (fig. 34, 57, 63, 65, 97). Ces villas et cottages, presque tous édifiés invariablement dans un jardin ou un parc paysager, dénotent les préoccupations qui sont au cœur de l'esthétique pittoresque soucieuse de créer autour du bâtiment et de son cadre une atmosphère propre à frapper la vue et la sensibilité. Ces constructions montrent également l'interaction de ces deux éléments, la demeure et le jardin, dans l'environnement résidentiel global2. On pouvait voir des villas et cottages pittoresques dans toutes les colonies de l'Amérique du Nord britannique de la première moitié du XIXe siècle mais l'influence de ce mouvement sur l'architecture résidentielle varie considérablement d'une région à l'autre. Le Pittoresque est en substance un courant anglais importé dans notre pays par les immigrants anglais de la classe bourgeoise et de la haute société, groupe qui constituait un élément important mais néanmoins relativement peu nombreux de la population de la colonie. Les colons issus des classes inférieures de la société anglaise ne se faisaient pas construire de villas ou de cottages à la mode car, s'ils pouvaient se permettre d'acheter une maison, ils la choisissaient robuste et fonctionnelle et ne se C'est au Haut-Canada (l'Ontario) que s'installèrent le plus grand nombre de personnes de cette catégorie et c'est là que l'influence du mouvement pittoresque se fit le souciaient guère du goût du jour en matière d'architecture. Dans l'ensemble, la plus grande partie de la population d'origine française ou américaine ne connaissait pas les idées pittoresques et continuait à construire des maisons qui s'inspiraient de sa propre tradition. C'est pourquoi l'influence du mouvement pittoresque sur l'architecture résidentielle se limite aux régions qui attirèrent les immigrants des classes bourgeoise et supérieure de la société. Dans le Bas-Canada (le Québec) et les provinces de l'Atlantique, où leur présence ne fut pas aussi marquée, l'architecture pittoresque n'occupe pas une place aussi importante. Nous nous sommes efforcés tout d'abord de chercher à connaître ces adeptes du mouvement pittoresque et de voir dans quels milieux ils rayonnèrent. L'analyse du style d'architecture de leurs villas et cottages, de la façon dont ces constructions illustrent les valeurs pittoresques, nous amènera dans trois régions particulières de l'Ontario, du Québec et des provinces atlantiques. Mais avant d'aborder l'étude des réalisations du Pittoresque au Canada, il nous faut remonter aux origines du mouvement en Grande-Bretagne. La présentation du mouvement pittoresque et de son influence sur l'architecture résidentielle en Angleterre sera brève et nous insisterons sur les aspects qui se rapportent plus particulièrement à l'interprétation canadienne du mouvement pittoresque. Si l'on désire approfondir ses connaissances en cette matière et faire une étude plus complète de cette esthétique en Angleterre, on consultera les ouvrages suivants: Peter Collins, Changing Ideals in Mordern Architecture, 1750-1950 (Londres, Faber and Faber, 1965), ch. 1; Walter John Hippie, The Beautiful, The Sublime, and The Picturesque in Eighteenth Century British Aesthetic Theory (Carbondale, Southern Illinois University Press, 1957); Henry-Russell Hitchcock, Architecture: Nineteenth and Twentieth Centuries (Harmondsworth, Middlesex, Penguin Books, 1959) (ci-après Architecture), ch. 6; Christopher Hussey, The Picturesque, Studies in a Point of View (Londres, G.P. Putnam, 1927); Michael McMordie, "Pre-Victorian Origins of Modern Architectural Theory" (thèse de doctorat; université d'Édimbourg, 1972) (ci-après "Pre-Victorian Origins"); Carroll Meeks, "Picturesque Eclecticism", Art Bulletin, vol. 32 (sept. 1950), p. 226-235; Donald Pilcher, The Regency Style, 1800 to 1830 (Londres, B.T. Batsford, 1947); John Summerson, Architecture in Britain, 1530-1830, 5e éd. (Harmondsworth, Middlesex, Penguin Books, 1970) (ci-après Architecture in Britain), ch. 28. 2 Plusieurs études sur l'architecture canadienne parlent de l'architecture pittoresque en l'assimilant au style Régence. Cette pratique est probablement héritée des Anglais qui qualifient du terme "Régence" l'architecture pittoresque. Dans le contexte anglais, toutefois, signalons que cette étiquette ne se rapporte pas à un style précis mais désigne uniquement une manière de construire propre à la période Régence qui vit apparaître plusieurs théories et modes en matière d'architecture, l'esthétique pittoresque n'étant qu'un courant parmi d'autres. Une des premières études de cette époque de l'architecture par Donald Pilcher est malencontreusement intitulée The Regency Style, 1800 to 1830, car Pilcher lui-même écrit "il n'y a pas à strictement parler de style Régence". (Londres, B.T. Batsford, 1947, p. 57.) Marion MacRae in The Ancestral Roof: Domestic Architecture of Upper Canada (Toronto, Clarke, Irwin, 1963) (ci-apres The Ancestral Roof), p. 67-107 ne fut probablement pas la première historienne canadienne à utiliser le terme "Regency" (Régence) dans le sens de style regence mais son analyse des caractéristiques de ce style est probablement la plus répandue et la plus nette. Si l'on en croit Mme MacRae, le cottage typique "Régence" "peut être situé dans un cadre grandiose ou romantique, comporter un rez-de-chaussée et un demi-étage, être carré, octogonal ou rectangulaire avec des ailes ou parties latérales, être doté de fenêtres de grande dimension, d'une porte d'entrée relativement modeste, d'une véranda à toit en auvent avec un treillage plein de fantaisie et de hautes cheminées décoratives". Elle signale également la préférence de l'époque Régence pour le stuc (on dédaigne la brique) et l'utilisation des formes cylindriques, en particulier dans la villa Régence. On ne peut contester le fait que ces caractéristiques soient typiques de l'architecture résidentielle de l'époque Régence au Canada mais elles ne sont que les manifestations extérieures de l'idéal plus vaste et plus général défini par le Pittoresque. Il faut rendre justice à Marion MacRae qui reconnaît les principes sous-jacents du mouvement pittoresque — son amour de la Vraie Nature qui apparaît dans l'aménagement paysager, l'importance de l'harmonie entre le site et l'architecture, l'éclectisme du style — mais à cause de sa tendance à établir un parallèle entre cet idéal et la panoplie des détails architecturaux propres au Pittoresque, elle omet souvent des bâtiments importants qui ont exprimé cet idéal. Du fait que des bâtiments comme Bellevue, Rockwood ou le presbytère Saint Andrew s'apparentent au style classique et dénotent une influence italienne, styles qui surviennent pendant l'époque victorienne, elle les retire de leur contexte pittoresque et les traite comme des entités architecturales distinctes.
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