Les nouvelles façades de l’architecture par : Sandrine Amy
Les nouvelles façades de l’architecture par : Sandrine Amy
Depuis le début des années 1990, aussi bien en France qu’à l’étranger, les façades constituent à nouveau pour les architectes un lieu privilégié de recherche et d’expérimentation qui va de pair avec un retour massif du décoratif et de l’ornement. Ce faisant, leurs architectes semblent marquer une rupture avec leurs aînés du Mouvement Moderne qui avaient eux-mêmes instauré une rupture radicale avec la tradition décorative des surfaces, entraînant une révolution de l’esthétique architecturale et de la sensibilité qui diffuse encore aujourd’hui ses effets. Les principaux instigateurs de cette révolution furent Adolf Loos, avec son célèbre pamphlet Ornement et crime (1908) et Le Corbusier, avec L’art décoratif d’aujourd’hui (1925).
L’architecture, selon eux, devait se consacrer à des tâches plus nobles et plus utiles, à des sujets plus profonds ou plus élevés et œuvrer pour le Bien et le progrès de l’humanité. La théorie moderne de l’ornement n’était-elle qu’une parenthèse que certains architectes contemporains veulent aujourd’hui refermer ? En tous cas, tous les axiomes modernes (adéquation entre forme et fonction, correspondance entre intérieur et extérieur, vérité des matériaux, de la structure, etc.) perdent graduellement de leur influence et l’architecture semble aujourd’hui renouer avec une certaine tradition textile (décor, texture, couleur, etc.) et le monde de la pierre reprendre les relations qu’il a en fait toujours entretenu avec le monde du tissu. En même temps, ces façades sont d’une nature proprement originale et inédite. Comme le tissu, elles sont véritablement souples, ployables, mouvantes ou dynamiques. Elles ont en outre acquis une sorte d’état limite dans leur autonomie et dans l’espacement qu’elles instaurent avec les édifices qu’elles recouvrent. Entre le corps de bâtiment et son revêtement, les architectes ont aménagé un vide et un espace de jeu. Pour autant, cette nouvelle préoccupation de l’architecture pour la surface et l’ornement et cette nouvelle sensibilité ne font pas « mouvement ». L’ornement et la décoration sont d’une certaine manière à la mode mais ils résistent à la catégorisation et à la généralisation et se placent du côté du local, du subjectif et du singulier.
*D’où les questions suivantes : y a-t-il une théorie contemporaine de la surface ou de l’enveloppe en architecture ? Y a-t-il une théorie contemporaine de la décoration et de l’ornement ?
*Et, au-delà des sempiternels débats « signe contre fonction » ou « symbole contre espace » ou des étiquettes du type "maniérisme" ou "façadisme", qu’est-ce qui se joue sur ces façades qui n’en finit pas de revenir, de travailler et faire travailler les architectes ?
* Avec l’invention du béton armé et du système poteau-poutre au début du XXe siècle, la façade s’est affranchie du rôle qui consistait à tenir le bâtiment debout. Tout à coup, ses fonctions (structure porteuse, isolation, étanchéité, vue, finition, ornement), qui auparavant étaient pincées et fusionnées dans une même épaisseur, un même plan vertical et une même peau, ont pu être séparées et désolidarisées. Ainsi, les architectes ont bénéficié d’une liberté sans précédent à l’égard des contraintes physiques des matériaux et la possibilité d’un langage complètement nouveau. La façade est devenue « libre » (selon l’expression de Le Corbusier) et plastique ; elle a pu s’adapter à tous les principes et à toutes les intentions sans menacer la stabilité de l’édifice.
*Loos, Le Corbusier et les architectes du mouvement moderne furent parmi les premiers à bénéficier de cette nouvelle technique et à l’expérimenter. Ce faisant, ils ont nécessairement dû réexaminer et réinterroger les différentes fonctions de cette peau pour pouvoir les réinterpréter et, le cas échéant, les réaffirmer.
* Loos s’est intéressé aux fonctions d’isolation et d’étanchéité. En 1898, dans un texte intitulé la Loi du revêtement – inspiré du Principe du vêtement que Gottfried Semper formula au milieu du XIXe siècle – il expliquait que la tâche de l’architecte consiste à : élaborer un espace chaud et intime. Il décide donc d’étendre un tapis sur le sol et d’en suspendre d’autres aux quatre murs. Mais on ne construit pas une maison avec des tapis. Le tapis de sol aussi bien que les tapis muraux exigent une structure capable de les recevoir de façon adéquate. Découvrir cette structure constitue la seconde tâche de l’architecte. […] Au commencement il y eut le vêtement. L’homme était en quête d’une protection contre les rigueurs du climat, cherchait protection et chaleur durant le sommeil. Il avait besoin de se couvrir. La couverture est la plus ancienne expression de l’architecture1.
* Il identifiait ainsi l’architecte avec l’artiste : il devait dire le monde et couvrir cette énonciation d’une couche de représentation.
* Ses façades étaient conçues comme des enveloppes volumiques. Les intérieurs de ses habitations devaient avant tout couvrir les habitants à la manière d’un vêtement doux et chaud dans lequel ils pouvaient se lover. Tout était conçu pour préserver au mieux l’intimité du foyer. Par exemple, les fenêtres de ses maisons qui étaient relativement petites, souvent opaques ou recouvertes de rideaux, devaient laisser passer la lumière et non le regard et donner un sentiment de protection et de sécurité. Elles défiaient les lois de la transparence et de la perspective. Une fois les rideaux tirés, ses maisons devaient permettre à ses habitants, pour un moment, de s’extraire du monde et de se retourner sur eux-mêmes et sur le privé. Le dehors, « domaine de l’échange, de l’économie et des masques » était effacé au profit d’un retournement vers le dedans, lieu privilégié, selon Loos, « de l’inaliénable, du non-échangeable et de l’indicible. »
* Depuis l’extérieur, ce que proposait Loos aux regards des passants, c’était une enveloppe austère et froide qui dissimulait la vie privée. Rien ou presque ne devait filtrer derrière ce masque d’anonymité, de moralité et de respectabilité.
Le Corbusier, de son côté, s’est concentré sur les percements et les possibilités de vue. L’architecture selon lui, au-delà de la simple construction et des « choses utilitaires », avait à voir avec la science (dé-couvrir pour connaître et progresser) ou avec la philosophie (passage graduel du sensible à l’intelligible, du tactile au visuel et de la matérialité à l’immatérialité).
* La maison, comme les standards grecs sur lesquels il fondait sa conception (le Parthénon était un idéal de perfection, un standard car universellement apprécié et reconnu) ou les objets industrialisés (autres standards), était conçue comme une « machine à habiter » dont on pouvait soulever les capots et qui exposait sa rationalité. Et sa façade, la surface d’exposition même, constituait le lieu par excellence de cette conception. Elle constituait un plan à deux dimensions qui annonçait un dedans prometteur et dévoilait la structure et la fonction du dedans.
* Comme pour le scientifique, ce n’était donc pas la surface en tant que telle qui intéressait Le Corbusier, mais c’était son rôle de passeur vers un au-delà.
* La façade possédait donc une valeur secondaire, une valeur de « superflu nécessaire ».
* Puisque l’essentiel était ailleurs, Le Corbusier proposait aux regards extérieurs des façades planes, lisses et largement ouvertes pour se conformer aux principes de mise en lumière, de transparence et de vérité. Côté intérieur, il proposait avant tout un cadre pour les vues. Il envisageait la maison ou l’appartement comme de véritables dispositifs de prise de vues. Habiter, selon lui, revenait à habiter un appareil photo, les fenêtres remplaçant l’objectif. Ensuite seulement, venait s’organiser l’espace en-deça de ces vues. Plus que la construction d’un espace domestique, c’était la domestication des vues qui, selon lui, importait : habiter c’était voir.
* L’ornement – c’est-à-dire le revêtement – a, quant à lui, fait l’objet d’un questionnement particulier qui a abouti à un consensus ; il a été réduit au minimum, à sa plus simple expression.
* Pour Loos, il était l’apanage des sociétés primitives et relevait d’une pulsion naturelle et instinctuelle qui n’avait plus aucune raison d’être dans le monde contemporain civilisé et qu’il fallait abandonner. S’il perdurait, il révélait une société malade, un esprit attardé, une dégénérescence ou un crime.
* Il préconisait donc le recours au lait de chaux dans lequel il voyait le paradigme contemporain de la tradition textile, le moyen le plus performant de conserver l’ornement essentiel et nécessaire que Semper prônait et la possibilité d’une expression moderne, pure et vraie tout à la fois. La couche d’enduit ou de peinture blanche était la version minimale du tapis suspendu.
* À sa suite, Le Corbusier prôna lui aussi la suppression de toute décoration et l’utilisation généralisée du lait de chaux. Il édicta la Loi du Ripolin.
* Selon lui, la décoration des surfaces était un mensonge, un déguisement pour soi-même et pour les autres, produisant « une aliénation historique et spatiale en cultivant des rêves de nostalgie face à la modernité » et un sentimentalisme désuet. Il proposait donc de nettoyer les façades de tout « verbiage » et de tout « style » et l’intérieur des habitations de tout accessoire non vital pour libérer l’architecture de son superflu contingent.
* Le lait de chaux permettait selon lui, sans les perturber, les allers-retours des regards à travers la façade et accomplissait au mieux les principes de vérité, de transparence et de beauté revendiqués pour l’architecture. Tout, dedans comme dehors, devait être exposé,étalé, clair, pur, efficace ; tout ce qui faisait obstacle relevait en conséquence du secret voire de la pathologie.
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